|
Clubbie habite à une cinquantaine de kilomètres de chez moi, le trajet en voiture ne me prend qu’une petite heure. Au téléphone, elle me guide sur les derniers mètres, me donne le code de la porte d’entrée de son immeuble ainsi que son numéro d’appartement. Je raccroche et prends l’ascenseur.
J’ai tout de suite senti que quelque chose clochait : Clubbie n’était pas là pour m’accueillir à sa porte, elle l’avait laissée entrouverte et vaquait à ses occupations dans son salon. Devoir rentrer tout seul comme ça dans une maison qu’on ne connaît pas, cela donne le sentiment désagréable d’être un intrus et de ne pas être attendu.
Je devine que les enfants sont en train de dormir dans leurs chambres et je lui lance un petit bonsoir de loin. Elle finit tout de même par se diriger vers moi, sans particulièrement sourire. Je ressens un certain malaise, on ne peut pas dire que l’accueil soit chaleureux. Nous nous faisons la bise, échangeons quelques mots et passons dans le salon. La télé est allumée sur une série policière naze et, visiblement, elle n’a pas l’air décidée à l’éteindre.
Mais où est donc passée la demoiselle communicative avec laquelle j’ai parlé au téléphone dans l’après-midi ? Nous parlons un peu mais c’est moi qui doit mener la conversation et l’entretenir sous peine d’être remplacé par la télévision. Peut-être que je ne lui plais pas… Et alors ? Je ne suis pas venu pour baiser !
Dans son style, physiquement, c’est une jolie femme : cheveux courts, plutôt masculine. Elle ressemble à Cécile de France dans L’Auberge Espagnole. Selon sa propre expression, elle se considère comme une boule de nerfs et, effectivement, au delà du fait qu’elle enchaîne les clopes, on sent chez elle, par sa façon de bouger et de parler, un certain stress résiduel.
J’arrive tout de même à lui faire raconter quelques unes de ses histoires. Elle me parle de sa rencontre catastrophique avec un meetic-boy qu’elle avait invité à dîner avec un de ses amis à elle. Le jeune homme était vexé de ne pas être seul avec elle, ne parlait pas et, en plus d’être moche, s’accrochait à elle tant et si bien que ce fut une chance que son ami soit là parce qu’elle n’aurait probablement jamais réussi à le faire partir toute seule. En dehors de ces quelques récits personnels, Clubbie n’est pas très bavarde.
N’étant pas habitué aux monologues, je pars sur divers sujets pour tenter de l’intéresser et de lui donner envie de dialoguer. Par exemple, me posant ces temps ci beaucoup de questions sur l’intérêt de la fidélité dans une relation à long terme, je lui fais part de diverses réflexions que les uns et les autres m’ont apportées, lui expose mes propres analyses et fait un rapprochement avec sa propre vie sentimentale : puisque sa relation passée, malgré 2 enfants, a débouché sur une séparation, n’est-ce pas parce qu’une relation exclusive (au sens : fidèle) s’avère rarement fructueuse ? La relation sentimentale ne devrait-elle pas être axée sur une fidélité de coeur plutôt que de corps pour durer dans le temps ? Je n’ai personnellement pas de réponse à ça, ce sont des questions ouvertes et je suis curieux de recueillir ce qu’une jeune mère redevenue célibataire peut penser là dessus. Voici exactement sa réponse : « Ah oui non mais moi, j’ai 30 ans, j’ai passé le temps de me poser des questions. » Que voulez-vous répondre à ça ? Le pire, c’est que toutes les conversations ressembleront à peu près à ça.
Je comprends effectivement vite que nous ne sommes pas du tout sur les mêmes longueurs d’ondes : elle apprécie TF1 en général et Arthur en particulier alors qu’il est pour moi l’empereur des personnalités vomitives du petit écran. C’est pour moi un signe que je ne développerai pas ici. Clubbie est aussi une authentique clubbeuse : elle fréquente assidûment les discothèques et s’y éclate avec ses amis toute la nuit jusqu’à 5 ou 6 heures du matin. Moi qui n’aime pas me détendre en me vidant la tête, il apparaît entre Clubbie et moi une effarante différence d’appréhension de la vie qui fait que je ne peux même pas envisager quelle que discussion que ce soit. Mais comment est-il possible que je ne l’aie pas détecté plus tôt ?
Une chose me met particulièrement mal à l’aise depuis le début : elle ne me regarde jamais dans les yeux, que ce soit elle ou moi qui parle. Son regard ne croise jamais le mien plus d’une seconde, montre en main. Je ne crois pas avoir jamais vécu ça. Je ne suis pas un playboy mais je ne suis pas immonde au point de provoquer une répulsion pareille, interdisant qu’on me regarde en face. Afin de briser la glace, d’autant plus que mes sujets de conversation s’amenuisent à mesure qu’ils rencontrent du vide, je le lui fais délicatement remarquer. Elle m’explique que je ne suis pas le premier à lui dire, que c’est sa personnalité, qu’elle « fuit le regard des hommes », que c’est comme ça.
Je n’ai plus grand-chose à dire et le silence couvert par le bruit de la télévision finit de m’ôter toute inspiration. Le malaise est pour moi autant inattendu que palpable. Est-ce que je lui déplais à un point tel qu’elle ne veut même pas me parler ? Je tente en dernier ressort de la laisser s’exprimer sur ce qu’elle pense de notre rencontre, comment elle me trouve. Je ne vais pas être déçu : elle me trouve trop maigre, pas assez viril. Elle aime les hommes plus costauds. Voilà qui est clair… Comme je ne suis pas à son goût, ça ne l’intéresse pas de parler avec moi ? J’en déduis que son invitation n’avait rien de l’amical dont elle m’avait parlé sur le tchat et que son ouverture d’esprit et sa cordialité n’étaient que des façades. Il ne me viendrait jamais à l’esprit de faire des réflexions pareilles, aussi indélicates, à une fille que je rencontrerais pour la première fois et de la mépriser d’une façon pareille sous prétexte que je ne la considèrerais pas baisable. Au moins, cette fois, je ne lui reprocherai pas d’avoir été hypocrite et je dois reconnaître qu’elle a suscité chez moi l’envie désespérée de faire de la musculation pour prendre de la consistance. Mais quelle salope !
Sentant de plus en plus qu’elle n’attend qu’une chose, c’est que je parte, je la remercie pour son invitation et me lève. Elle me raccompagne à la porte et je pars rejoindre ma voiture. Nous ne nous sommes pas fait la bise.
J’ai fait le trajet de retour dans un état peu enviable. Faire 2 heures de voiture pour passer une soirée détestable avec quelqu’un qui n’a rien à vous dire et qui ne semble qu’attendre que vous partiez, c’est particulièrement déprimant. Rencontrer une connasse dénuée d’intérêt, c’est déjà relativement horrible. Mais se faire en plus rejeter par elle, cela vous fait vous sentir en dessous d’une merde, vous ramène à un état de sous-être méprisable qui mérite tout juste d’exister.
Je suis rentré chez moi éteint, à l’état de larve, avec une libido tombée à zéro. Je n’ai même pas eu le temps de rentrer chez moi qu’elle m’avait déjà retiré de sa liste MSN…
|
|
|
|
Clubbie habite à une cinquantaine de kilomètres de chez moi, le trajet en voiture ne me prend qu’une petite heure. Au téléphone, elle me guide sur les derniers mètres, me donne le code de la porte d’entrée de son immeuble ainsi que son numéro d’appartement. Je raccroche et prends l’ascenseur.
J’ai trouvé facilement sa porte qu’elle avait laissée entrouverte pour que je puisse rentrer. Puisqu’elle vaquait à ses occupations dans son salon, je suis entré tout seul. Le fait de ne pas être accueilli à l’entrée m’a un peu surpris mais, après tout, chacun fait comme il veut. Même si c’est elle qui m’a invité, j’espère que je ne la dérange pas.
Je devine que les enfants sont en train de dormir dans leurs chambres et je lui lance un petit bonsoir de loin. Elle finit par se diriger vers moi et nous nous faisons la bise. L’ambiance est particulière. Nous échangeons quelques mots et passons dans le salon. J’enlève ma veste et m’installe doucement sur son canapé. La télévision est allumée sur la première chaine : des policiers mènent une enquête palpitante dont la vie de nombreuses personnes est en jeu.
Clubbie paraît moins bavarde que lorsque je l’ai eue au téléphone dans l’après-midi. Je suis un peu obligé de mener la conversation et de l’entretenir. J’essaie de couvrir la télévision, malgré tout le respect que je dois aux policiers de la première chaine qui viennent de découvrir le corps d’une nouvelle victime.
Dans son style, physiquement, c’est une jolie femme : cheveux courts, plutôt masculine. Elle ressemble à Cécile de France dans L’Auberge Espagnole. Elle se considère comme une boule de nerfs. Il faut de tout pour faire un monde : des calmes, des énervés ou des angoissés comme les policiers de la première chaine qui pistent un bandit dans les égouts ténébreux de la ville.
Clubbie me propose un café que j’accepte avec plaisir. Je l’accompagne dans la cuisine et la regarde s’activer sur sa machine à expresso. C’est fou comme c’est pratique, ce genre de petits appareils : un peu de café moulu, un bouton sur lequel appuyer et hop : un filet noir à l’arôme parfaitement dosé coule chaud dans votre tasse. Il ne reste plus qu’à ajouter un peu de sucre, à remuer délicatement avec une cuillère et vos papilles sont prêtes pour être honorées. Quelle chance de vivre au XXIème siècle, qui s’en plaindrait ?
Tentant d’intéresser Clubbie, j’aborde différents sujets de conversation mais elle n’a pas l’air d’avoir beaucoup envie de parler. Ce n’est pas par faute de n’aborder que des sujets susceptibles de l’intéresser car la concernant. Je me retrouve à poser des questions plutôt qu’à vraiment discuter, afin de maintenir un semblant dialogue. Elle me parle de son ex mari, de la scolarité de ses enfants, de son travail, surtout des choses concrètes en définitive. A la télévision, les policiers ont arrêté les criminels et, au vu de la façon dont les choses semblaient vouloir évoluer, ont peut-être même évité au monde, dans une certaine mesure, une guerre nucléaire totale. Les bandits ne seront malheureusement pas jugés, le hasard a fait que leur méchanceté inébranlable les a fait tous se tuer eux-même dans d’atroces conditions. C’est rassurant de constater que Dieu est toujours là pour prendre de court les opposants à la peine de mort. Le générique de fin coupé pour laisser place aux publicités nous annonce la suite des programmes : un autre épisode de la série ! Eh bien, quand c’est bon, il n’y a pas de raison de ne pas remettre ça, n’est-ce pas ?
Pour ce qui est de Clubbie, je comprends assez rapidement que nous ne nous interrogeons pas du tout sur les mêmes choses dans la vie. Du coup, forcément, notre regard sur le monde, s’il n’est pas différent, est sans rapport. Si je me prends beaucoup la tête, elle, elle ne se la prend pas du tout. Au lieu de faire une moyenne, le mélange des deux donne des intérêts trop différents pour que nous puissions avancer sur quelle que ligne commune que ce soit. Elle qui va beaucoup en discothèque, elle a l’air ébahie que je ne connaisse pas le gigantesque club branché du moment où tout le monde va. Bref, la communication ne passe pas très bien et je me demande comment cela se fait que je ne l’ai pas ressenti sur le tchat ou au téléphone.
Une chose me met particulièrement mal à l’aise depuis le début : elle ne me regarde jamais dans les yeux, son regard ne croise jamais le mien plus d’une seconde, montre en main. Je ne crois pas avoir jamais vécu ça et je ne pense pas que cela soit dû à de la timidité. Je ne pense pas non plus être horrible au point de susciter chez quiconque une répulsion qui interdirait qu’on puisse soutenir mon regard. Afin de briser la glace, d’autant plus que mes sujets de conversation s’amenuisent, je lui fais délicatement remarquer cette histoire de regards qui me turlupine. Elle m’explique que je ne suis pas le premier à lui dire, que c’est sa personnalité, qu’elle « fuit le regard des hommes », que c’est comme ça.
Je n’ai plus grand-chose à dire, même en y réfléchissant bien. Ah que les idées se tarissent vite. Clubbie semble de moins en moins motivée pour faire la conversation. Est-ce que je lui déplais à un point tel qu’elle ne veut même pas me parler ? Je tente en dernier ressort de la laisser s’exprimer sur ce qu’elle pense de notre rencontre, comment elle me trouve. Je ne vais pas être déçu : je ne lui plais pas et elle me le dit directement, sans composition. Est-ce la raison pour laquelle elle semble ne pas vouloir discuter avec moi depuis le début ? J’en déduis que son invitation n’avait rien de l’amical dont elle m’avait parlé sur le tchat et qu’au contraire elle cherche exclusivement un amant. Son ouverture d’esprit et sa cordialité n’étaient peut-être pas aussi vraies que je ne l’aurais cru. Quand je rencontre une fille, même si elle ne me plaît pas, je ne la rejette pas. Que je sois déçu en mon for intérieur ne me rend pas désobligeant avec ma rencontre. Sacrée Clubbie ! Au moins, elle a été directe avec moi et je me demande même si je ne devrais pas carrément être content de ne pas avoir été mis à la porte dès le début au moment où j’ai essayé d’entrer chez elle.
Sentant de plus en plus qu’elle n’attend qu’une chose, c’est que je parte, je la remercie pour son invitation et me lève. Elle me raccompagne à la porte et je pars rejoindre ma voiture. Nous ne nous sommes pas fait la bise.
J’ai fait le trajet de retour calmement dans la nuit. Incroyable de voir comme il y a des automobilistes sur les routes à toute heure. Les multitudes de phares de voitures roulant dans tous les sens sont autant de petites lucioles qui se baladent dans le noir. On voudrait être un géant pour pouvoir les capturer et les envoyer dans le ciel afin d’avoir toujours plus d’étoiles scintillantes à contempler. Que serait la nuit sans ces splendides petits points de lumière qui égaient si tendrement nos âmes d’enfant ?
Je suis rentré chez moi sans lucioles, je me suis installé confortablement dans mon lit et ai éteint la lumière pour un repos bien mérité.
|