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Mercredi 19 novembre 2008 Je ne sais pas combien de rencontres a pu faire FemmeMariée sur JeContacte et je comprends qu’elle puisse être sélective mais je ne vois pas à quoi rime de faire durer des échanges virtuels. L’écrit est suffisamment parlant pour se faire une idée des affinités qu’on peut partager, et le faire perdurer pendant des semaines ne permet de toute façon pas de détecter des menteurs ou des psychopathes. Mais changement de cap, donc, puisqu’elle s’est finalement décidée à me rencontrer : de son extrême prudence de départ, j’en suis à avoir un premier rendez-vous avec elle directement sur son lieu de travail…
Je lui envoie un SMS pour confirmer notre rendez-vous et sa réponse ne tarde pas :

Les circonstances font que j’ai un rendez-vous juste avant avec une autre demoiselle rencontrée, elle, sur Badoo. Tandis que je la quitte pour prendre le chemin de la clinique de FemmeMariée, je commence à me rendre compte que j’ai un peu sous-estimé le temps qu’il va me falloir pour arriver à destination. Aïe… C’est vraiment une sale habitude de ma part mais je vais encore être en retard. Rien de tel pour me mettre la pression et me faire courir… A priori, vu que FemmeMariée m’a dit qu’elle travaillait et qu’elle serait sur place jusqu’à vingt heures, ça ne devrait pas poser de problème. Je lui envoie un SMS pour la prévenir :

Tandis que le bus m’emmène à destination et que je ronge mon frein en silence en voyant petit à petit mon retard s’allonger encore, j’en profite pour réfléchir à cette rencontre. Une clinique ! Je ne me serais pas attendu à ça quelques heures auparavant ! Est-ce que ça ne va pas être un peu space comme lieu de rendez-vous ? L’inquiétude latente que m’insuffle de manière générale le milieu hospitalier ne va-t-elle pas venir s’ajouter un peu trop lourdement au stress naturel de cette première rencontre ? Stress que mon retard croissant continue d’amplifier… Et quel métier au juste exerce FemmeMariée dans cette clinique ? Au vu de l’expression et du discernement que j’ai eu l’occasion d’apprécier dans ses mails, je peux déjà éliminer secrétaire médicale, aide-soignante et infirmière. Alors, quoi ? Médecin, chirurgien ? Et tout d’un coup me vient une idée que je n’avais pas eu le temps d’envisager : et si c’était un genre de clinique psychiatrique ? Et si FemmeMariée ne faisait pas partie de l’équipe soignante mais des… patientes ? Merde ! J’aurais quand même pu prendre la peine de vérifier sur le net ce qu’était exactement cette fichue clinique… Ca m’aurait pris trente secondes et ça m’aurait permis de ne pas arriver sur place comme le dernier des candides. Et du coup, tout me revient à l’esprit : le choix de la clinique comme lieu du rendez-vous… sa disponibilité quelle que soit l’heure et jusque tard le soir… la blouse blanche d’internée qu’elle va prendre le soin d’ôter… Mais comment est-ce que je fais pour me mettre dans des situations pareilles ? Il va donc me falloir courir pour limiter au mieux mon retard de retard, faire abstraction de l’inhospitalité hospitalière, avoir l’air calme et avenant pour faire un minimum bonne impression et penser en plus de ça à vérifier la nature de la clinique. Ca commence à faire beaucoup.
Il est déjà 18h50 lorsque le bus me dépose et je me dirige droit vers la clinique. A priori, ça n’a pas l’air d’être psychiatrique. Je suis les indications que m’a données FemmeMariée dans son dernier email et je pénètre dans ce qui semble être la salle d’attente d’un service d’urgences. La salle n’est pas très grande, peuplée d’une dizaine de personnes tout au plus dont une femme en charge de l’accueil et déjà affairée avec un couple. Pourvu qu’elle ne m’appelle pas pour me demander l’objet de ma visite… Je pars m’asseoir calmement sur un siège coloré et je repère d’un coin de l’oeil… la machine à café.
Je compose rapidement un SMS pour prévenir FemmeMariée de mon arrivée :

Il y a deux couples dont un avec un enfant dans la salle. A moins d’imaginer que je puisse avoir poussé le vice jusqu’à venir accompagné d’une jeune femme, elle ne devrait pas trop avoir de mal à me trouver. En revanche, niveau intimité, c’est râté. Je vois mal comment nous pourrions prendre un café au distributeur et parler tranquillement dans ce contexte.
Je surveille les allées et venues pour essayer de repérer ma FemmeMariée. Une femme arrive avec assurance en me regardant, je me lève, c’est elle !! Nous nous faisons la bise et nous donnons nos prénoms (que nous ne connaissions pas). Vu le contexte de la salle d’urgences, elle me propose de sortir et d’aller ailleurs. Physiquement, elle est à peu près enrobée comme je me l’étais imaginé (c’est à dire légèrement ronde), elle a un joli visage et ne fait pas vieille du tout (elle a 33 ans). Elle a l’air aussi fine et subtile que me l’avait suggéré sa prose. Nous nous éloignons de la clinique mais il ne semble pas y avoir de cafés corrects à proximité. En plus de ça, elle ne joue pas le jeu parce qu’elle n’a pas un sou sur elle et qu’elle ne pourra donc pas m’offrir mon café promis.
Pendant que nous marchons, nous commençons à discuter un peu. Elle m’explique qu’elle dirige un service dans la clinique, qu’elle a deux enfants, qu’elle a déjà fait quelques rencontres, qu’elles se sont toujours bien passées mais qu’il lui est arrivé de ne pas rester plus d’un quart d’heure à discuter quand ça ne collait pas (super, pour me mettre la pression !). J’ose espérer, vu l’effort que j’ai fait de venir jusqu’à son lieu de travail, qu’elle ne va pas m’envoyer comme ça sur les roses ! Chose appréciable : nous avons le même humour noir, cynique et second degré et nous ne nous gênons pas pour faire des allusions scabreuses. Elle me parle donc de camisoles et de spéculums et globalement de tout ce qu’on peut trouver d’amusant dans un hôpital. Elle m’explique aussi avoir un goût assez prononcé pour la pornographie (rare chez une fille, non ?).
FemmeMariée m’emmène dans une espèce de parc miniature entouré de barres d’immeubles HLM que même les pompiers doivent parcourir avec prudence, et nous nous asseyons sur un banc. L’endroit est sordide mais nous convenons qu’il a le mérite d’être calme et loin des gens et de la circulation. Et c’est probablement la solution la plus simple, vu qu’elle ne doit pas trop s’éloigner de son lieu de travail. Quelques jeunes cagoulés mais calmes occupent un autre banc à quelques centaines de mètres et ne devraient pas venir nous attaquer.
Sur un air pince-sans-rire, elle écarte un pan de son gilet pour me montrer la courbure de sa poitrine afin, comme elle me dit, de me « montrer la marchandise », puis nous entamons une conversation sur les énergumènes croisés sur JeContacte. Une chose que je ressens chez elle me gêne : c’est un certain côté blasé. Cela ajoute au cynisme de son humour une étrange impression de détachement froid et je n’arrive pas à savoir si cela vient d’une certaine timidité, d’un malaise que procure cette rencontre ou si cela vient véritablement de sa personnalité. Elle me raconte un peu sa situation personnelle : une relation chroniquement conflictuelle avec un mari de très mauvais caractère. C’est le père de ses enfants, un homme qu’elle aime et qui l’aime mais avec lequel les tensions, disputes et insultes sont quotidiennes. Elle n’est pas dans un rôle de femme soumise qui subirait les choses puisqu’elle lui tient tête et que les querelles semblent vécues sur un pied d’égalité. La violence est verbale mais jamais physique. Et là où je suis encore un peu plus choqué, c’est de voir qu’elle considére cela comme une situation normale de couple, qu’elle l’accepte et qu’elle semble s’en satisfaire complètement. Elle m’interroge même en retour pour savoir si je ne vis pas le même type de choses et je dois argumenter pour lui démontrer que « non, ça n’est pas normal de s’engueuler tout le temps comme ça. ». Et du coup, aussi étrange que cela puisse paraître, si la conversation est calme et intéressante, elle revêt petit à petit une tournure relativement sérieuse sur la viabilité et la toxicité de sa relation pour elle-même et pour ses enfants. Puisque je peux avoir la langue bien pendue, je ne me gêne pas pour lui dire ce que j’en pense et l’erreur qu’elle fait me semble-t-il de s’infliger ça. Je tente de prendre toutes les précautions oratoires et gestuelles possibles pour ne pas me transformer malgré moi en moralisateur chiant (« bon, cela n’engage que moi, hein », « si je puis me permettre », « j’aime bien parler franchement et je trouve ça plus drôle que de parler de la météo mais surtout, dis-moi si tu trouves que je dépasse les bornes ») mais elle est intelligente et il me semble qu’elle n’est pas du genre à se formaliser et à confondre un point de vue avec une exhortation.
Après une petite heure passée ensemble, nous reprenons le chemin de la clinique et de mon arrêt de bus. Inutile de dire que son mari n’est pas au courant de ses pérégrinations virtuelles. Son téléphone sonne, c’est lui. Elle ne répond pas. Comme pour illustrer la forme particulière de sa relation, elle me montre qu’elle sait déjà qu’elle va se « faire engueuler ce soir en rentrant » mais que c’est une habitude qui se prend. Pour rebondir sur tout ce je que lui ai dit, elle plaisante en m’expliquant qu’elle va demander le divorce et débarquer dimanche chez moi avec ses enfants. Il n’était pas prévu que nous parlerions autant de sa relation de couple, ça s’est trouvé comme ça et il est vrai que cela a ôté une certaine forme de jovialité à cette première rencontre. La conversation est restée spontanée et nous n’avons pas eu le temps ou l’occasion de parler de notre rencontre à nous et de ce que nous en ferions.
Je suis reparti par le bus un peu troublé et avec l’impression d’avoir passé une heure à la sermonner.
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